Roman


Train de nuit pour Lisbonne - Pascal Mercier
Éditions Maren Sell

Ceux qui aiment prendront le train !

La vie de chacun peut basculer à tout instant. Cela vaut pour un professeur de langues anciennes. La rigueur même. L’érudition personnifiée.
Si le thème n’a rien de neuf, il se régénère dans le roman du bernois Pascal Mercier en collusion avec d’autres plus inventifs. Comme le lien de chacun à la langue. L’impact des mots et de leurs sonorités sur une vie. La culture peut-elle remplacer Dieu ?


Une femme sera à l’origine du séisme. Une apparition mystérieuse dont Raimond Gregorius, dit « Mundus », ne connaît que le pays natif, le Portugal.
Cet homme pour qui les mots sont chair fera aussitôt une deuxième rencontre : celle d’un livre. De ceux qui vous font tout quitter. Ecrit en portugais, la langue envoûtante de l’inconnue. La nouvelle voie de l’Inconnu. Le fruit défendu. L’une des rares langues dont l’érudit ignore tout. La tentation est trop forte, le professeur sèche ses cours et part.

Grammaire portugaise en poche, il embarque pour Lisbonne, pris par le double désir de retrouver la belle inconnue et de recomposer l’histoire d’Amadeu de Prado, écrivain auto-édité aux longues phrases implacables entre Montaigne et Pessoa. Un philosophe de l’âme, un « prêtre sans église ». Le désir de la langue prend alors le pas sur le désir de la femme. Mundus, le professeur qui synthétisait le monde pour ses élèves, tous confits en dévotion, aura à affronter le monde physique. Seul, déraciné, sans statut, sans aucun auxiliaire qu’un livre à déchiffrer.

Projeté dans le rôle du biographe, l’anti-héros myope se confronte à ce vivant qu’il élude en enseignant latin, grec et hébreux. Il part à l’assaut d’une langue et d’un pays qu’il ne connaissait pas la veille. Lit dans une école pleine de rats pour se mettre en contexte. Reconstituer la vie ténébreuse d’Amadeu de Prado liée à l’histoire du Portugal est une manière de mettre en perspective la sienne.

Une narration émaillée de longues citations du livre fictif d’Amadeu de Prado. Avec des passages forts qui revigorent l’esprit et d’autres plus dispensables, car ralentissant l’intrigue. Ce parti pris d’un livre dans le livre était difficile à tenir. L’oeuvre fictive, voix autonome, finit par dépasser l’intrigue, par l’écraser. Dans le fond et dans la forme.

Pascal Mercier, philosophe de métier a-t-il voulu mettre en exergue un pan de son travail ?
Un roman d’une rare qualité de langue et de pensée qui ne faiblit au fond que par ses choix narratifs.
Elise Mark-Walter